top of page

Quand l’illusion visuelle sème le chaos

Le jour où la guerre a commencé par

une vidéo.


Un Président appelle ses soldats à déposer les armes.


Les réseaux s’embrasent, les marchés chutent. Quelques heures plus tard, on découvre que tout était faux.


Trop tard : le chaos est lancé.


Bienvenue dans l’ère des crises artificielles quand un pixel peut déclencher une guerre.



Le XXIe siècle a transformé la vérité en champ de bataille. Hier, on manipulait les mots ; aujourd’hui, on manipule les images. Les deepfakes, ces vidéos hyperréalistes créées par intelligence artificielle, redéfinissent la notion même de preuve.


Ce dossier explore comment ils fabriquent des crises et menacent la confiance collective.



Anatomie d’un faux : comprendre le deepfake


Tout commence par une machine qui apprend à imiter. Les réseaux de neurones artificiels, inspirés du cerveau humain, analysent des milliers d’images, de voix et de gestes. Peu à peu, ils recomposent un être humain numérique : un clone visuel et vocal capable de parler ou de s’indigner à la place d’un autre.


Ces systèmes reposent sur les GANs  (Generative Adversarial Networks), inventés par Ian Goodfellow en 2014.  Deux IA s’affrontent :

  • le générateur crée un faux contenu (visage, voix, mouvement);

  • le discriminateur tente de le déceler.


À chaque itération, le générateur progresse : c’est un duel où le mensonge apprend à devenir parfait.


Depuis 2023, les modèles de diffusion ont succédé aux GANs. Ils partent d’un bruit aléatoire qu’ils affinent progressivement, produisant des images, vidéos ou voix d’un réalisme saisissant.


En 2018, les premiers deepfakes faisaient sourire.


En 2025, un simple deepfake

peut suffire à déclencher une

crise diplomatique ou militaire en

quelques minutes.


Comme l'a souligné MIT Technology Review, ces technologies offrent une arme redoutable aux producteurs de fausses informations, en raison de leur réalisme et de la rapidité de diffusion.


Dans les environnements sensibles — politiques, économiques ou sécuritaires —, plusieurs experts les décrivent même comme des armes de désinformation d’une efficacité redoutable, capables de semer le doute avant même que la vérité ait le temps de se manifester.



Les objectifs : manipuler, déstabiliser, convaincre


Le deepfake n’est pas qu’une

prouesse technologique :

c’est un outil stratégique.


Ses créateurs poursuivent des buts précis, souvent dissimulés derrière la neutralité de la machine :

  • Manipulation politique : discréditer un leader ou semer le doute en période électorale (ex. : la fausse vidéo du président Zelensky en 2022).

  • Déstabilisation économique : annoncer à tort une faillite, influencer les marchés.

  • Ingénierie sociale : imiter la voix d’un dirigeant pour escroquer une entreprise.

  • Guerre psychologique : propager la peur ou la colère pour fracturer une société.

Derrière ces usages, un fil conducteur : l’exploitation du doute. Le but n’est pas seulement de faire croire à un mensonge, mais de faire douter du vrai.


C'est ce que l'on peut

appeler une « crise fantôme »


Une déstabilisation sans agresseur visible, née de contenus impossibles à tracer dynamique décrite par les analyses du NATO StratCom Center of Excellence sur les campagnes d'influence malveillantes.



Repérer le faux : les indices de l’illusion


Les deepfakes trahissent encore quelques failles :

  • désynchronisation labiale ,

  • incohérences d'éclairage,

  • contours flous, reflets anormaux,

  • arrière-plans trop lisses,

  • et parfois une texture de peau « plastique » qui trahit la génération.

Mais la frontière s'efface vite. Comme le souligne Hany Farid, pionnier de la criminalistique numérique à Berkeley :


« Les deepfakes ne menacent pas

seulement la vérité ; ils menacent

la notion même de preuve. »


Le paradoxe est cruel : plus les détecteurs progressent, plus les faussaires innovent. Les modèles de 2025, fondés sur les approches de diffusion et le clonage vocal avancé, déjouent souvent des détecteurs calibrés pour les anciens GAN.


C’est une guerre technologique permanente, un jeu du chat et de la souris où la vérité perd toujours un peu de terrain.


Mais au-delà des algorithmes,


la bataille se joue ailleurs :

dans notre propre cerveau.


Car la première faille que les deepfakes exploitent n’est pas numérique — elle est humaine.


Là où la technologie s’arrête, la psychologie prend le relais.


Pourquoi croyons-nous si facilement à une image ?


Notre cerveau est programmé pour faire confiance à ce qu’il voit surtout lorsque l’émotion s’en mêle.

Les deepfakes exploitent ce biais de crédibilité visuelle : une image forte court-circuite la raison. La peur, la compassion ou la colère neutralisent le doute.


Deux dangers en découlent :

  • Nous croyons aux faux qui confirment nos convictions (biais de confirmation).

  • Une fois un faux démasqué, nous doutons de tout — même du vrai (effet d’influence continue).


S’y ajoute l’effet de vérité illusoire : la répétition d’une information la rend plus crédible.


Ce brouillard informationnel n’est pas un effet secondaire : il est au cœur de la stratégie de désinformation.


Fragmenter la confiance collective, affaiblir la lucidité, paralyser la décision — telle est la mécanique du chaos.


Les exemples récents le prouvent :

  • En 2022, une fausse vidéo du président Zelensky appelant à la reddition a brièvement semé la confusion.

  • Dans la sphère économique, des annonces truquées ont fait vaciller des marchés entiers.

  • Dans plusieurs pays africains, des deepfakes électoraux ont rallumé des tensions ethniques.


La guerre de l’image est devenue une

guerre de la perception. Le temps du

mensonge est désormais plus rapide que

celui de la vérité.



Conclusion :


Les deepfakes n’abolissent pas la vérité : ils la rendent exigeante.


À l’instant où l’image peut usurper le témoin, la vérité cesse d’être une évidence et devient un travail collectif de preuve :


retrouver l’origine d’un contenu, croiser les

sources, montrer les indices, conserver

la trace.


Elle n’est plus une certitude donnée, mais une vigilance partagée, où chacun — médias, institutions, plateformes, citoyens — porte sa part d’effort et de méthode.



Karine Maréchal-Richard

5 réflexes essentiels pour ne pas

se laisser piéger par les deepfakes


Il ne suffit plus de “voir pour croire” — il faut apprendre à :


Vérifier avant de partager

  • Croiser au moins deux sources indépendantes et de confiance.

  • Extraire 3 à 5 images clés d'une vidéo et lancer une recherche inversée.

  • Contrôler le contexte et les métadonnées : heure, lieu, météo, toponymes, logos, uniformes.

  • Comparer avec les canaux officiels/certifiés et évaluer la plausibilité : plausible / suspect / faux probable.


Former et sensibiliser

  • Former décideurs et communicants à repérer les signaux faibles : désynchronisation lèvres/voix, ombres incohérentes, reflets anormaux, peau “plastique”.

  • Simuler des scénarios de crise : fausse reddition, annonce truquée, audio cloné.

  • Nommer des référents “veille visuelle” dans chaque service.


Anticiper la crise

  • Mettre en place un protocole « Stop & Check » (60–90 s) pour qualifier le contenu (plausible, suspect, faux probable).

  • Prévoir des messages prêts à l’emploi : message d’attente (« Vérifications en cours – merci de ne pas relayer ») et un démenti illustré, appuyé par des preuves visuelles et des éléments de traçabilité horodatés.


Surveiller en continu

  • Assurer une veille permanente des canaux à risque et des mots-clés sensibles.

  • Maintenir une liste de comptes et flux officiels pour vérification rapide.

  • Journaliser chaque incident : captures d’écran, contexte, horodatage, décision, suites données.


Cultiver le doute éclairé

  • Appliquer la règle : “Deux sources ou rien” pour tout contenu à fort impact.

  • Valoriser le “silence responsable” lorsque l’authenticité d’une vidéo reste incertaine.

  • Après chaque incident, réaliser un retour d’expérience et mettre à jour les playbooks.



 
 
 

Commentaires


Formations disponibles

bottom of page